thé CDC’est avec cette simple question que commencent la plupart de nos entretiens avec les détenus à Champ Dollon. Une offre toute simple : un thé, un café, quelques biscuits. Une manière d’entrer en relation, de trouver un début à nos échanges. Simple, évident… vraiment ?

Je le pensais, jusqu’à ce qu’un jour, proposant cette offre habituelle, j’ajoutais en plaisantant : « Bien sûr, pas de champagne, ni petits fours ; ce n’est pas grand-chose, c’est vrai…». Je fus interrompu par mon hôte qui me regarda droit dans les yeux et me dis avec une expression presque de colère : « Mais, vous savez : vous êtes les seuls à nous offrir un tel geste ! Offrir un peu de café, quelques biscuits. C’est tellement important pour moi ! » Silence. Regards. Sourires. Je suis ému, lui aussi.
Oui, on ignore souvent la force de certains de nos gestes et attitudes. Malgré ma relation régulière et étroite avec ces personnes détenues, je ne saisissais pas la profondeur de ce simple partage, pour moi évident, pour lui, singulier. Un exemple, parmi d’autres, de ce qui m’a conduit vers l’exercice de ce ministère exigeant. Tu rencontres, tu donnes, tu écoutes, mais dans le fond : tu ne sais pas !

Je repense ici à une inspiration initiale que me donna Lytta Basset sur l’exercice du ministère d’aumônier, savoir le non-savoir. Oui, l’écoute et la rencontre de l’humain, est en premier lieu, une manière de se laisser surprendre, une acceptation d’avoir besoin de l’autre pour entendre et accompagner. Je ne suis pas « celui qui sait et qui demande à ce que l’on entre dans sa science, sa vue du monde, SON Evangile ! » Non, la personne que je rencontre, c’est elle qui m’instruit de sa condition, qui m’invite à approcher son être intérieur, à entendre ses aspirations spirituelles, existentielles. Bref, je me perçois un peu comme un ignorant magnifique !
À l’exemple de ce café dont le sens et la valeur m’est révélé par celui à qui je l’offre, j’offre un espace d’accueil et d’écoute, une disponibilité dont je ne suis pas le maître, même si j’en suis responsable. Oserais-je prendre exemple sur le Maître de Nazareth – et m’identifier un peu à lui ? Quelques mots ici sur un exemple de non-savoir montré, selon moi, par Jésus. Dans l’Evangile de Jean, au chapitre 8, 1-11, le récit de « la femme adultère ». Une trainée que l’on traine devant Jésus, surprise en flagrant délit d’adultère. On veut tendre un piège à ce jeune rabbi, on lui demande : « … La Loi de Moise nous prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? » Alors ? Qu’est-ce qu’il sait, là, maintenant ? Que va-t-il « étaler » comme savoir théologique ? Et la réponse tombe. Mais avant, il y a un silence, et des signes tracés sur le sol ; avant la parole, il y a un je ne sais pas que je perçois ici : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » La réponse de Jésus, n’est pas un savoir qui tranche, condamne, prescrit, oblige… rassure. Jésus change de lieu : il ne sait pas, ne veut pas savoir, mais il pose une question, il interroge, il demande… et la vérité de cet instant apparait, dans toute sa force : « Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l’un après l’autre. »

Au lieu d’un furieux débat sur la Loi, une simple question, inspirée d’un non-savoir, une impossibilité ou d’une non-volonté à répondre. Une question qui ne se tient pas sur la matière, les mots, les lois, les on-dit, les il-faut, mais une question qui se tient auprès de l’être, qui le respecte et l’élève. Qui l’apaise. Qui l’apaise, oui, pour la femme cela nous paraît évident, mais… Elle seule ? Pas sûr. Car, dans ce texte, il n’est pas précisé que ceux qui quittèrent la scène sans mettre à mort cette femme, en furent déçus. Mais ?…